Pessa'h : toujours sortir d'Egypte

La place de l'impie

quatre fils

(Discours du Rabbi, Pessa'h 5712-5717, 1952-1957)

La Torah parle de quatre enfants, un sage et un impie et un simple et un qui ne sait pas poser de questions ". Plusieurs questions peuvent être posées sur ce passage de la Haggada.

A) Pourquoi énoncer les quatre fils dans cet ordre, en plaçant l'impie près du Sage ? Pourquoi ne pas adopter l'ordre des versets de la Torah, impie, simple, ne sachant pas poser de question,sage, ou bien les énoncer en fonction de leurs qualités, sage, simple, ne sachant pas poser de questions, impie ?

Tel est également leur classement en fonction des mondes supérieurs, tel que le définissent les écrits du Ari Zal, selon lesquels les quatre fils correspondent aux quatre mondes, le sage à Atsilout, monde de la Sagesse, l'impie à Assya, où l'emprise du mal est forte, le simple à Brya et celui qui ne sait pas poser de questions à Yetsira.

On pourrait expliquer simplement qu'ils sont énoncés par ordre d'intelligence. Il est également envisageable que l'on cited'abord les deux extrêmes, puis les deux situations intermédiaires.

Néanmoins, tout ce qui procède de la Torah est particulièrement exact. En plaçant l'impie près du sage, on établit clairement une relation entre eux. Bien plus, la Haggada dit : " un sageet un impie ", avec un " et " de coordination. Or, le sage est bien la situation la plus élevée et l'impie, la plus basse. Comment placer l'un à côté de l'autre et de quelle manière les unir ?

B) On fait à l'impie la réponse suivante : " C'est en commémoration de ce que D.ieu a accompli pour moi, lorsque j'ai quitté l'Egypte. Pour moi, mais non pour lui. S'il était là-bas, il n'aurait pas été libéré ". Une telle réponse peut surprendre. Si l'impie n'est pas concerné par la sortie d'Egypte, comment a-t-il sa place dans la Haggada ? Pourquoi parler de lui pendant le Séder ? Et, pourquoi demander de s'adresser à lui:"dis-lui...".

C) Les écrits du Ari Zal précisent que les quatre coupes du Séder correspondent aux quatre enfants, le premier au sage et la seconde, sur laquelle la Haggada est récitée, à l'impie. Or, il est dit que " s'il était là-bas, il n'aurait pas été libéré ". Dès lors, comment peut-on lire la Haggada devant le verre qui lui correspond ?

D) Après avoir établi la nécessité de s'adresser aux quatre fils et avoir précisé le moment de le faire, "je pourrais penser que cela est possible dès Roch 'Hodech ", la Haggada commence le récit de la sortie d'Egypte, " nos ancêtres étaient auparavant idolâtres ". La Guemara précise, en effet, que l'on introduit son propos par une marque d'opprobre. On peut ici s'interroger. Les Juifs prennent part au Séder, à Pessa'h. Ils font le récit de l'esclavage et de la sortie d'Egypte. Pour quelle raison doivent-ils également faire référence à ce qui précéda le début de cet exil et l'époque de notre père Avraham?

La Guemara souligne que " celui qui commet une faute n'en reste pas moins un Israël ". La pointe de Judaïsme que chacun porte en son cœur, demeure dans sa plénitude, quelle que soit la situationdans laquelle on se trouve. Et, commentant l'expression " un sage et un impie ", mon beau-père, le Rabbi, souligne que chacun, y compris l'impie, porte en lui le " un ", la marque du D.ieu unique. Néanmoins, celle-ci est occultée chez l'impie et l'on doit donc la mettre en évidence. Le " un " que chacun possède émane de Ho 'hma, la force de découverte intellectuelle de son âme. C'est précisément pour cela que l'on place l'impie près du sage. On souligne ainsi qu'il possède également ce " un ". Car, cette force de découverte intellectuelle est intacte, chez lui également.

L'obligation de se consacrer à l'impie et d'assurer son élévation n'est pas moins importante que celle que l'on assume envers le simple, celui qui ne sait pas poser de questions, ou même le sage. La Torah parle bien de quatre fils et elle adresse l'une de ses paroles à chacun d'eux, en particulier. Tous ont donc la même valeur, car une seule parole de la Torah conditionne toute son intégrité. S'il manque une seule lettre, quelle qu'elle soit, à un Séfer Torah, la sainteté de toutes les autres lettres est remise en cause, que celle-ci concerne l'enfant sage, le père à qui il est dit : " et, tu raconteras à ton fils ", notre Père Qui se trouve dans les cieux et répond à toutes les questions ou bien l'enfant impie. Chaque parole porte en elle la perfection de la sainteté qui caractérise l'ensemble de la Torah.

C'est ainsi que l'on peut comprendre l'affirmation de nos Sages, selon laquelle " celui qui commet une faute n'en reste pas moins un Israël ". Les propos de nos Sages sont précis. Pourquoi employer ici le terme Israël, qui décrit un Juif dans toute sa perfection ? Pourquoi ne pas dire simplement Yehoudi, un Juif ?

Le mot Israël est constitué par les initiales de la phrase signifiant : " La Torah possède six cent mille lettres ". Ainsi, tout comme la validité du Séfer Torah, dans son ensemble, est conditionnée par celle de chacune des lettres qui le composent, la présence de chaque Juif est fondamentale, au sein du peuple d'Israël. Il est dit que " vous êtes des fils pour l'Eternel votre D.ieu " et D.ieu Lui-même est appelé " notre Père Qui se trouve dans les cieux ". Le rôle de chaque Juif, en ce sens, est déterminant. Il est donc absolument nécessaire que l'impie assiste au Séder et c'est ainsi que l'on obtiendra le résultat escompté.

Il est également une autre raison pour laquelle l'impie doit prendre place près du sage.
Qui d'autre que le sage est capable de mettre en évidence le " un " que l'impie porte en lui ? Il est clair que le simple et celui qui ne sait pas poser de question ne sont pas en mesure de lui apporter l'élévation. Le sage, en revanche, possède la situation la plus haute. C'est donc lui qui peut révéler le " un " de l'impie. Ainsi, il est dit que " plus l'on est haut, plus l'on a la capacité de descendre bas ". C'est donc pour cela que l'on place l'impie à côté du sage, seul capable de le conduire vers la plénitude.

Tels sont donc " les quatre enfants " dont " laTorah parle ". Torah est de la même étymologie que Horaa, enseignement. Elle est un guide, précisant comment servir D.ieu et se conformer, en tout point, à Sa Volonté. La classification qu'elle impose est donc la suivante : " un sage et un impie ". Dans l'ordre des mondes, l'impie est le dernier, puisque, comme nous l'avons vu, Assya est le monde le plus bas. Néanmoins, la Torah ne laisse pas la création dans la situation où elle se trouve. Elle réalise l'élévation de tout ce qui la constitue. C'est pour cette raison que la Torah place l'impie près du sage, capable de lui apporter l'élévation.

Ce qui vient d'être dit nous permettra de comprendre ce que mon beau-père, le Rabbi, attendait de ses disciples les plus proches, qui étaient, vraisemblablement ceux qui possédaient les plus profondes connaissances de la Torah, priaient avec la plus
grande ferveur et accomplissaient les Mitsvot, les bonnes actions, de la meilleure façon possible. C'est à eux, précisément, qu'il demandait de se consacrer aux personnes les plus simples, de leur enseigner les idées les plus élémentaires, l'alphabet, au sens littéral ou bien l'alphabet de la Techouva et de l'accomplissement des Mitsvot. Pourquoi cette mission incombait-elle aux disciples les plus proches ? Ne pouvait-on la confier à d'autres, dont les connaissances, certes moindres, auraient été amplement suffisantes pour cela ? Pendant ce temps, les disciples les plus proches auraient pu parfaire leurs connaissances de la Torah, prier avec encore plus de ferveur, accomplir les Mitsvot d'une manière encore plus parfaite.La réponse à ces questions est la suivante. L'élévation de l'impie, de l'homme le plus bas, revient précisément au sage, à celui qui est le plus élevé.

Plus précisément, on peut découvrir ici deux enseignements :

-A) II faut conseiller à l'impie de ne pas se décourager, de conserver l'espoir, car D.ieu lui enverra un sage, capable de le guider, de l'aider à améliorer son comportement. On ne doit attendre de l'impie qu'un désir de s'attacher au sage, de l'apprécier, de savoir qu'il est relié à lui par une conjonction de coordination, dans la Haggada.

-B) II faut écarter la question suivante, qui pourrait être posée par le Sage : " Qu'ai-je à faire de cet impie ? Que sa méchanceté cause sa perte ! ". En effet, " tous les Juifs assument une responsabilité collective " et " tous les Juifs sont agréables l'un à l'autre ". Il a donc l'obligation de le faire revenir à de meilleurs sentiments.
Il est, néanmoins, une condition pour y parvenir, à laquelle fait allusion cette conjonction de coordination. Le sage doit obtenir que l'impie s'attache à lui, se place sous son ascendant et ne pas être influencé par lui, ce qu'à D.ieu ne plaise.

On peut déduire un autre enseignement de ce qui vient d'être dit. Le sage doit toujours garder présent à l'esprit que l'impie est son voisin, que " la faute guette à la porte ". Plus l'on s'approche de l'intégrité et plus l'on a un mauvais penchant qui redouble de forces. Il est dit que " l'impie guette le juste et souhaite intenter à sa vie ". Il en est de même pour l'impie que l'on porte en soi, le mauvais penchant. C'est pour cela que le sage doit être encore plus scrupuleux,implorer la miséricorde et l'aide de D.ieu. C'est uniquement à cette condition qu'il peut résister à l'impie se trouvant en lui. Selon le dicton de mon beau-père, le Rabbi : " le sage doit être bien protégé de son voisin ", l'impie.

Les deux enseignements s'adressant au sage sont liés. En se consacrant à l'impie qui se trouve à l'extérieur de sa personne,en lui apportant l'élévation, celui-ci reçoit la force de tenir tête à l'impie qu'il porte en lui.

Le sage se préoccupe donc de l'impie, du simple et de celui qui ne sait pas poser de questions. Il leur apporte l'élévation, car tous sont liés par une conjonction de coordination, dans la Haggada. Cette conjonction est, en Hébreu, un Vav, " lettre de vérité ", révélant la Torah de vérité. Ainsi, D.ieu accède à notre requête : " Bénis-nous, notre Père, tous comme un ". Quand obtenons-nous que se réalise " Bénis-nous, notre Père " ? Lorsque nous sommes " tous comme un ". Le verset, décrivant la situation, lorsque D.ieu donna la Torah, dit que " Israël campa, là-bas ", au singulier. Et, le don de la Torah était la finalité de la sortie d'Egypte, ainsi qu'il est dit :" Lorsque tu feras sortir le peuple d'Egypte, vous servirez D.ieu sur cette montagne ".

C'est pour cela qu'avant de citer les quatre fils, la Haggada dit : " Béni soit D.ieu, béni soit-Il, béni soit Celui Qui a donné la Torah à son peuple, Israël, béni soit-Il ". Certains considèrent que cette phrase fut ajoutée en fonction de l'usage, auparavant répandu, selon lequel le chef de famille conduisait la soirée et les présents lui répondaient. En l'occur-
rence, le chef de famille disait : " Béni soit D.ieu " et tous répondaient : " Béni soit-Il ". Il disait encore : " Béni soit Celui Qui a donné la Torah à son peuple, Israël " et tous répondaient de nouveau : " Béni soit-Il ".
En tout état de cause, les quatre termes " Béni " correspondent bien aux quatre fils. Le terme Barou'h signifie béni, mais aussi attiré. Chaque enfant doit bénéficier de cette attirance, révéler en lui le " Un " divin. Il en est ainsi pour l'impie, mais aussi pour le sage, qui doit également solliciter la miséricorde divine,comme nous l'avons dit. Pour que les quatre enfants reçoivent le " un ", on doit avoir " un sage et un impie ", dans cet ordre, qui doivent être " tous comme un ".

Ce qui vient d'être dit nous permettra de comprendre l'affirmation de la Haggada, à propos de l'impie : " S'il se trouvait là-bas, il n'aurait pas été libéré ". Cela ne veut pas dire qu'il faille repousser le fils impie, ce qu'à D.ieu ne plaise. Bien au contraire, cela signifie qu'il faut lui expliquer le bonheur d'avoir reçu la Torah. C'est uniquement en étant proche de lui qu'on peut lui inspirer de meilleurs sentiments. Lorsque le Tout Puissant dit : " Je suis l'Eternel ton D.ieu ", au singulier, chaque Juif perçut que " ton D.ieu " est " ta vitalité et ta force ", émanant de l'Essence de D.ieu. Du point de vue de la Torah, chaque Juif, qui qu'il soit, doit être libéré, car sa présence importe pour tout Israël. C'est le sens de " s'il se trouvait là-bas, il n'aurait pas été libéré ". Cela est vrai uniquement " là-bas ", en Egypte, avant le don de la Torah. Après celui-ci, en revanche, la Torah elle-même réclame sa libération. En lui montrant à quel point la Torah est agréable, on obtient effectivement qu'il se rapproche de notre Père Qui se trouve dans les cieux.

Ce qui vient d'être dit permettra de comprendre pourquoi la partie essentielle de la Haggada est récitée face à la seconde coupe et pour quelle raison son texte commence par rappeler l'opprobre du peuple juif. La sortie d'Egypte fut, certes, plus élevée que les autres délivrances, car ces dernières ne firent pas totalement disparaître l'exil, alors que le verset constate : " Ils ruinèrent l'Egypte " et nos Sages précisent : " Comme un silo sans grain, comme un filet sans poissons ". Pour autant, la délivrance ne fut pas entière, puisqu'un autre exil la suivit. En fait, la finalité de la sortie d'Egypte est de conduire vers la délivrance future, une libération complète, qui ne sera suivie d'aucun exil. C'est vers elle que nous nous dirigeons, depuis quenous avons quitté l'Egypte.

Pour obtenir la délivrance future, nous devons être " tous comme un ". La partie essentielle de la Haggada, l'effort le plus important sont donc concentrés là ou se trouve la difficulté réelle, la seconde coupe et l'enfant impie. Bien plus, nous commençons par rappeler que " nos ancêtres étaient auparavant idolâtres ", ce qui fait également allusion au cinquième fils, qui ne demande même pas : " Quel est ce labeur que vous vous imposez ? ", comme l'impie, car il n'éprouve aucun intérêt pour le Judaïsme, n'a plus rien de commun avec Avraham, Its'hak et Yaakov, mais se rattache aux ancêtres idolâtres des Patriarches, Téra'h et Na'hor.

En concentrant tous nos efforts sur les quatre fils et également sur le cinquième, nous mériterons la délivrance future. En effet, nous concluons la lecture de la Haggada, sur la seconde coupe, en disant : " Nous te louerons, par un chant nouveau ", Chir, au masculin. Ce sera effectivement le cas, dans le monde futur, auquel tous les Juifs auront part, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent. L'impie aura également part au monde futur, même s'il n'aurait peut-être pas été libéré d'Egypte, laquelle représente une situation inférieure à la délivrance future. Néanmoins, la Torah ne permettra pas qu'il reste en exil. Bien plus, le cinquième fils, dont la situation est encore moins enviable, obtiendra également cette délivrance future, qui transcendera la sortie d'Egypte. Parce que nous serons " tous comme un ", chacun d'entre nous méritera la délivrance complète, qui ne sera suivie d'aucun exil, par notre juste Machia'h, très bientôt et de nos jours.