Par la grâce de D.ieu,
19 Sivan 5729,
Brooklyn, New York,
A madame Gueouéla Cohen¹,
Je vous bénis et vous salue,
J’ai bien reçu votre lettre² il y a quelques temps et, pour des raisons indépendantes de ma volonté, ma réponse a été retardée jusqu’à maintenant³. J’introduirai ces propos par un élément positif : j’ai été particulièrement satisfait d’apprendre qu’un cours est donné par le Rav ’Héfer⁴. J’ai bon espoir que cet enseignement se maintient, malgré les derniers événements et peut-être même, précisément à cause de ces derniers événements, ce cours et tous les autres doivent-ils être renforcés. Il s’agit, en effet, d’un cours portant sur notre Torah, de la même étymologie que Horaa, enseignement⁵, car elle est une Torah de vérité et aussi une Torah de vie, un enseignement pour la vie, comme cela a été expliqué plusieurs fois.
En la matière, une femme juive reçoit un rôle particulier, comme le souligne ce mois du don de la Torah. D’après le récit de nos Sages⁶, avant le don et la réception de la Torah, le Saint béni soit-Il indiqua à Moché qu’il s’adresserait d’abord aux femmes pour qu’elles reçoivent la Torah, puis, seulement après cela, aux hommes. Comme tous les récits de nos Sages, celui-ci délivre aussi un enseignement à chaque Juif et à chaque Juive, en tout lieu et à toute époque, un enseignement de notre Torah éternelle délivré au peuple d’Israël éternel.
Je suis un peu étonné par votre surprise de constater que certains milieux, dont je fais partie, n’ont pas accepté la dénomination : « état d’Israël », ne l’acceptent toujours pas et n’emploient pas cette formulation. La raison en est pourtant bien évidente. La terre de Canaan a été donnée en héritage au peuple d’Israël, depuis l’alliance entre les parts du bélier conclue avec notre père Avraham⁷. A la place du pays de Canaan, a été instauré un autre nom, celui de Erets Israël. Ce nom est resté fixé pendant des millénaires, à la fois dans la Torah et dans le langage du peuple, du plus petit au plus grand. De telles choses ne peuvent pas être soumises à un vote et elles ne dépendent pas de l’avis majoritaire, lequel peut évoluer, d’une période à l’autre et, de manière naturelle, il est impossible de prédire d’emblée ce que sera cette évolution.
Après les événements divers et variés qui se sont produits dernièrement, certains surprenants pour le bien, mais d’autres, pour notre grande peine, allant en l’autre sens, on ne peut avoir aucune certitude sur l’effet de ce changement de ce nom. Et, de fait, il n’est nul besoin d’avancer une telle crainte pour ne pas accepter ce nouveau nom car, à mon sens, comme je l’ai dit, celui-ci ne peut pas être soumis à un vote, tout comme aucun vote ne peut décider le nom que portera le peuple d’Israël. On ne peut que s’en remettre à la dénomination figurant dans la Torah, « peuple d’Israël », ou bien Canaan. Il en est donc de même pour la terre d’Israël.
Peut-être faut-il ajouter un autre point, en la matière, si toutefois un tel ajout est nécessaire. Le changement de ce nom affaiblit la revendication et la propriété du peuple d’Israël sur la terre d’Israël, y compris sur le territoire limité qui a été libéré en 5708¹⁰. En effet :
A) Un nouveau nom introduit un fait nouveau, qui se serait passé en 5708, ce qui veut dire que la revendication et la propriété d’Erets Israël ont commencé à cette date ou, en tout état de cause, qu’elles ont alors été renouvelées, ce qui va à l’encontre de la position de la Torah, telle que Rachi la rapporte, au début de son commentaire de la Torah¹¹.
Je souligne tout cela, car l’usage de notre peuple, établi depuis de nombreuses générations, veut que l’on enseigne ces propos à l’enfant de cinq ans, qui entame l’étude de la Torah¹². Cela veut dire que les propos suivants de Rachi sont adressés à tous les enfants d’Israël, depuis l’âge de cinq ans : « Si les nations du monde disent à Israël : ‘Vous êtes des brigands, car vous avez conquis les territoires de sept peuples !’, les enfants d’Israël leur répondront : ‘La terre entière appartient au Saint béni soit-Il. C’est par Sa Volonté qu’Il la leur a donnée et c’est par Sa Volonté qu’Il la leur a reprise pour nous la donner’. »
Vous savez sûrement que tel a été l’argument avancé par de nombreuses nations du monde, y compris à notre époque et je ne lui ai pas trouvé d’autre réponse que celle-ci, antique et traditionnelle, qui est énoncée par ces propos des Sages.
B) Certains considèrent que la dénomination : « état d’Israël » fait partie d’une approche globale, d’une conception générale exprimée par le verset : « Soyons comme les nations, comme les familles de la terre »¹³, une conception qui, selon les termes du verset¹⁴ : « a provoqué la chute de nombreuses victimes », à la fois de victimes physiques et de victimes morales. Pour notre peine et du fait de nos fautes, cette conception continue à faire des ravages au sein des fils et filles d’Israël.
Cette question est d’autant plus surprenante qu’elle émane de vous. Jusqu’à maintenant, je vous ai compté clairement parmi ceux qui proclament que Erets Israël appartient au peuple d’Israël, que ses frontières sont tracées précisément par la Torah, dans la Parchat Masseï¹⁵, ainsi qu’il est écrit : « Ceci sera pour vous la terre selon ses frontières, tout autour ». Néanmoins, « du fait de nos fautes, nous avons été exilés de notre pays et éloignés de notre terre »¹⁶. Pour autant, même pendant la période de l’exil, elle reste « notre pays » et « notre terre »¹⁷. Mais, cette dénomination, « état d’Israël » laisse penser que certaines parties d’Erets Israël ne sont que des territoires conquis par Tsahal, pendant la guerre des six jours. Or, une conquête est une spoliation par force, une dépossession des propriétaires par « ma force et la puissance de ma main »¹⁸.
Je ne veux pas en dire plus car ce sujet est douloureux et surtout à cause de l’idée générale qui sous-tend tout cela. Je fais allusion à la conception selon laquelle : « Soyons comme les nations ». Et, de fait, il n’est pas nécessaire que j’en dise plus, car vous lisez tout cela dans les journaux et les livres qui paraissent dans le « pays de Canaan », selon le nom que lui donnent les auteurs de ces articles et de ces ouvrages. Néanmoins, certains le disent ouvertement alors que d’autres font comprendre que c’est bien à cela qu’ils font allusion.
Autre point, qui sera évoqué plus chaleureusement, je voudrais vous remercier pour la satisfaction que m’a causée votre intervention pour renforcer la natalité¹⁹ en notre Terre Sainte et dans toutes les autres communautés juives. J’espère que vous ne vous contenterez pas du débat qui a eu lieu, une ou deux fois, sur le sujet, dans la presse, mais que vous poursuivez tout cela, de la manière qui convient et avec une énergie accrue.
Puisse D.ieu faire que vous me donniez de bonnes nouvelles de tout ce qui a été écrit, de même que de vos préoccupations personnelles, dont il a été question lors de votre visite ici. Avec mes respects et ma bénédiction,
M. Schneerson,
N. B. : Je vous joins une copie de ma lettre adressée à toutes²⁰ à l’occasion de la réunion annuelle des femmes qui s’est tenue ici. Celle-ci est également liée à ce qui est dit ci-dessus.
Notes
¹ Voir, à son sujet, la lettre n°9529.
² Le Rabbi adressa une copie de la présente à Chnéor Zalman Chazar, président d’Erets Israël.
³ Voir, à ce sujet, la lettre n°9716.
⁴ Le Rav Chmouel ’Héfer, de Kfar ’Habad.
⁵ Selon le Radak, commentant le verset Tehilim 19, 8.
⁶ Dans le Me’hilta et le commentaire de Rachi sur le verset Yethro 19, 3.
⁷ Le’h Le’ha 15, 18-21.
¹⁰ 1948, lors de la guerre d’indépendance.
¹¹ Commentaire de Rachi sur le verset Béréchit 1, 1.
¹² Selon le traité Avot, chapitre 5, à la Michna 22.
¹³ Yé’hezkel 20, 32.
¹⁴ Michlé 7, 26.
¹⁵ 34, 12.
¹⁶ Selon le texte de la prière de Moussaf des jours de fête.
¹⁷ Voir le Likouteï Si’hot, tome 15, à partir de la page 100.
¹⁸ Selon les termes du verset Ekev 8, 17.
¹⁹ Voir, à ce sujet, la lettre n°9529.
²⁰ Il s’agit de la lettre n°9670.