Le hassidisme (d'ou découle la 'hassidout) apparaît dans l'histoire juive au cours de second quart
du 18ème siècle, fondé par Rabbi Israël Baal Chem
Tov (1698-1760), lui-même né en Podolie, région qui
fait aujourd'hui partie de l'Ukraine mais qui, à cette époque,
appartient à la Pologne. C'est dans cette région du monde
que le Baal Chem Tov commence son enseignement, mais le mouvement ainsi
créé s'étend rapidement aux provinces voisines de Wolhinie,
d'Ukraine, de Galicie puis au reste de la Pologne, avant de se propager,
un peu plus tard, au travers de la Biélorussie, de la Lithuanie,
de la Roumanie et de la Hongrie. C'est donc clairement la plus grande partie
du monde juif de l'époque qui est touché par l'apparition
du hassidisme, phénomène qui se confirmera avec la survenance
des grands séismes historiques de la période suivante. En
effet, la considérable émigration juive qui entraîne
vers l'Ouest des populations importantes entre 1881 et 1914 répand
le hassidisme en Europe puis outre-atlantique, où, après la
destruction du judaïsme européen, il reprend racine, ainsi que
dans l'état d'Israël moderne. Dans une période plus récente,
le monde juif méditerranéen, déraciné par les
soubressauts de la décolonisation, le découvre principalement
en France où il sait constituer un pôle d'attraction dépassant
largement ses origines culturelles.
Sans s'arrêter à la portée spirituelle des événements
analysés, le mouvement hassidique, dans sa première époque,
doit probablement sa prodigieuse croissance à des facteurs très
divers, tant sociaux que culturels ou économiques, aussi bien qu'à
certaines des idées de base développées par le Baal
Chem Tov (fondateur de la 'Hassidout 'Habad), qui apparaissent propres à séduire les masses
juives. Il n'est pas sans intérêt de relever ici que les
mêmes causes sont également à l'origine de l'opposition,
parfois extrèmement virulente, rencontrée par le hassidisme.
Le contexte historique
Il semble qu'une présentation historique rapide du hassidisme
pourrait se donner l'an 1648 comme point de départ. C'est là
une année de drames, de massacres et d'horreur, une "année
de sang" dans la conscience juive. C'est cette année-là
que commence la révolte des Cosaques qui, sous les ordres de Bogdan
Chmielnitski, s'attaquent, avec la plus grande sauvagerie, aux Polonais
et aux Juifs. Parties d'Ukraine, les hordes cosaques et tartares balayent
le territoire polonais, laissant derrière elles la mort et la désolation.
Des centaines de communautés juives sont systématiquement
exterminées dans des conditions d'une horreur sans précédent.
Les massacres, et leur cortège d'atrocités, durent plusieurs
années d'affilée sans que le royaume de Pologne paraisse
capable d'y mettre fin. Ce n'est qu'au bout de durs combats que les révoltés
sont défaits et renvoyés vers leurs steppes d'origine. Pour
les Juifs de Pologne, qui avaient été les premières
victimes des violences, toutes désignées par ce qu'il faut
bien qualifier d'antisémitisme avant la lettre, dû aux préjugés
sociaux autant qu'à un certain "enseignement de la haine"
diffusé par l'église de l'époque, ce fut un soulagement
immense. Cependant, les survivants ne connaissent pas longtemps le répit.
Dans cette période de l'histoire, la Russie et la Suède
sont des nations en phases d'ascension tandis que le royaume de Pologne,
déjà ancien, est miné par son incapacité à
se constituer en état "moderne", doté d'un pouvoir
central disposant des moyens de gouverner. La Pologne est, en fait, en
ce temps, une mosaïque de fiefs détenus par des nobles qui
n'entendent renoncer à aucune de leurs prérogatives quel
que soit le risque qu'il font courir à la pérennité
de ce qui n'est pas encore complétement une nation. Les puissants
voisins du pays entendent tirer partie de cette situation et des guerres
sans fin éclatent avec les tentatives d'invasion de la Pologne
par les Russes et les Suédois. De nombreuses régions qui
avaient échappé aux massacres perpétrés par
les Cosaques se trouvent sur le chemin des envahisseurs. Les Juifs constituent
toujours des proies tentantes pour les conquérants de ce temps
parce que marginalisées par leur culture particulière et
généralement dénuées de capacités de
défense. Ils paient, là encore, un prix très élevé.
Les tentatives d'invasion de la Pologne repoussées, ce n'est pas
le cours apaisé de la vie qui reprend pour les Juifs déjà
infiniment éprouvés. Naît alors une période
de "troubles", d'émeutes, plus ou moins spontanées,
dirigées contre les Juifs. Elles ont une origine claire: l'intolérance
religieuse. Comme souvent dans des événements de ce type,
les préoccupations religieuses ne sont pas seules en cause. On
soupçonne les Juifs d'une prospérité indue, on les
accuse de tous les maux que la raison devrait imputer à la faiblesse
de l'état central. Toutefois, ceux qui veulent voir disparaître
le judaïsme en tant que foi particulière savent utiliser ces
tensions et cultiver l'antisémitisme populaire. De tels troubles,
les pogroms, éclatent sporadiquement sur tout le territoire polonais
jusqu'à la fin du 17ème siècle. Ils font de nombreuses
victimes, qui refusent de se soumettre à l'ordre de conversion
intimé à ceux qui veulent survivre, causent pillages et
destructions mais, surtout, brisent ce que les événements
précédents avaient laissé subsister des cadres traditionnels
de la vie communautaire. Le petit village juif est ainsi partout mis à
mal et, avec lui, un certain mode de vie, bien ancré jusque là,
centré autour de la synagogue, de l'étude religieuse organisée
et des rythmes particuliers de la spiritualité juive. Certes, tout
cela réapparaîtra peu à peu pour ne connaître
sa fin définitive qu'avec la seconde guerre mondiale, cependant,
dans la période analysée ici, tout cela crée une
situation d'instabilité radicale, d'inquiétude constante,
génératrice de modifications en profondeur de la structure
des relations sociales.
Ces événements laissent le judaïsme polonais numériquement
décimé, économiquement ruiné, spirituellement
bouleversé. Cela prend une note d'autant plus douloureuse que les
Juifs de Pologne ne sont pas les seuls à souffrir durement: la
guerre de Trente Ans, qui oppose les puissances européennes de
1618 à 1648, dévaste largement de prospères communautés,
la persécution religieuse reste une menace toujours vivace en Autriche
et, dans de nombreux pays, la position des Juifs est extrèmement
précaire. Tous ont le sentiment que la période traversée
est si obscure qu'elle défit toute compréhension.
Les faux messies
En de telles circonstances, il n'est guère surprenant que l'homme
qui, en Turquie, s'auto-proclame messie, Sabbataï Tsvi (1626-1676),
ait considéré que le moment lui était favorable,
l'heure propice pour l'initiation d'un prétendu mouvement messianique.
Il affirme alors que les massacres de Chmielnitski ont constitué
ce que les prophéties avaient annoncé sous le nom de "douleurs
d'enfantement du messie" et qu'il est lui-même le sauveur attendu.
Dans l'atmosphère du temps, tendue émotionellement et intellectuellement
par les épreuves subies, qui cherche à y trouver un sens,
l'idée messianique rencontre un succés retentissant. Sabbataï
Tsvi gagne de nombreux partisans et une ferveur très particulière
s'empare des communautés juives en différents points du
monde. De prime abord, certains des principaux rabbins de l'époque
sont impressionnés par sa personnalité et son charisme que
les témoins ont décrits comme très réels.
Assez rapidement, cependant, ils comprennent que Sabbataï Tsvi et
le mouvement qu'il a créé autour de lui constituent un danger
de première gravité pour l'ensemble du peuple juif dans
la mesure où ils font naître des attitudes millénaristes
et, par là même, encouragent une certaine négligence
de la pratique religieuse alors que celle-ci a constitué l'épine
dorsale de la judéité au cours des siècles; ils entreprennent
donc de s'opposer à lui. Mais nombreux sont ceux pour qui les condamnations
rabbiniques, voire le débat intellectuel, sont sans pouvoir. Nombreux
sont ceux qui, toute décision prise, ne peuvent songer à
revenir en arrière, ils sont disposés à suivre aveuglément
Sabbataï Tsvi, quoi qu'il entreprenne. L'attente d'une révélation
messianique en la personne de Sabbataï Tsvi s'est, à ce point
de l'histoire, si fortement enracinée dans les consciences que
sa chute et sa conversion finale à l'islam ne parviendront pas
à la détruire complètement. Malgré les efforts
déployés par les plus prestigieuses autorités rabbiniques,
le mouvement réussit à se maintenir parmi de nombreux disciples
de Sabbataï Tsvi, particulièrement en Pologne. Il connaît
ainsi un renouveau brutal, un demi-siècle plus tard, sous la forme
de la secte franckiste. Son chef, Jacob Franck, est un contemporain du
Baal Chem Tov, né également en Podolie. Il se proclame,
comme son prédecesseur, le messie attendu et finit, avec les membres
de sa secte, par se convertir au christianisme.
Ces mouvements prétendus messianiques connaissent donc, l'un après
l'autre, une mort naturelle même si elle n'est guère paisible.
Toutefois, leur disparition laisse des marques profondes dans la pensée
juive. Une attitude délibérément méfiante
se fait jour parmi les rabbins, soucieux de ne pas permettre que de telles
erreurs, dont l'aboutissement a prouvé le caractère gravement
dommageable puisqu'elles ont fait naître un espoir dont la déception
a bouleversé d'importants segments des populations concernées,
puissent se reproduire. C'est dans cette optique qu'il faut interpréter
la tragique expérience connus par des Maïtres de l'époque,
par exemple Rabbi Moché Haïm Luzzato (1707-1746) accusé
de propager des doctrines pseudo-messianiques ou Rabbi Jonathan Eybchutz
(1690-1764) qui se voit reprocher des tendances "sabbataïennes",
ainsi que d'autres "affaires" de la période, plus ou
moins importantes, auxquelles sont mélés des rabbins parmi
les plus respectés; il s'agit, dans tous les cas, de contre-coups
de ce pseudo-messianisme avorté. Cette inquiétude rabbinique,
et la suspicion qui en découle, aboutit en mettre en cause toute
démarche spirituelle qui se réfèrerait au mysticisme
kabbalistique, perçu au mieux comme dérangeant et, au pire,
comme nocif, voire hérétique. Conséquence logique
de cette évolution, la Kabbale est, à partir de là,
l'objet d'un dédain explicité, puis d'une proscription claire.
.Les conséquences sociales
Les épreuves du temps ont donc débouché sur un appauvrissement
généralisé des Juifs de Pologne ainsi que de toutes
les structures communautaires mises en place dans des périodes
plus fastes. Ce fait, en soi dramatique par bien des aspects, a un effet
secondaire désastreux: il entraîne une détérioration
très sensible du niveau culturel des masses juives. Ce phénomène
renforça une tendance connue de longtemps et qui portait en elle
les germes d'un grave et douloureux problème social. Il apparaît,
à l'analyse, que ce point revêt une importance non-négligeable
dans le développement du hassidisme.
La connaissance, l'érudition ont traditionnellement joué
un grand rôle dans la vie juive. Perçues comme des ambitions
nobles et dignes de louange, dans les valeurs de la société
juive traditionnelle elles ont toujours largement devancé l'accumulation
des richesses matérielles. En fait, on peut avancer que, dans le
monde décrit ici, l'ignorance est plus sûrement motif d'exclusion
sociale que la pauvreté.
Certes, la précarité matérielle sont souvent le
lot de segments numériquement importants des communautés
juives. Toutefois, elles n'ont jamais pour corollaire obligé l'ignorance
car toutes les communautés organisées ont su, dès
le moyen-âge, mettre en place des systèmes qui assurent la
gratuité des études aux plus démunis. Toutefois,
dans la période qui précède immédiatement
la naissance du hassidisme, le cours des choses connaît un bouleversement
profond. Du fait de l'ampleur des épreuves traversées et
de l'appauvrissement général qui s'ensuit, y compris au
niveau des structures communautaires traditionnelles, les institutions
existantes se trouvent hors d'état d'assurer une éducation
gratuite à tous.
Cette évolution est porteuse de conséquences littéralement
dramatiques. L'énorme majorité de la communauté juive
cesse de recevoir la moindre formation intellectuelle, la connaissance
devient l'apanage d'une élite dont la sélection s'est opérée
par son aptitude à subvenir aux frais inhérents à
l'étude. Les anciens clivages réapparaissent, un véritable
fossé se creuse entre les érudits et les ignorants.
Ainsi, à la suite des tragédies de la seconde moitié
du 17ème siècle, quelle que soit l'optique adoptée,
que l'aune soit l'économique, le culturel ou le social, la vie
juive, en ces provinces du royaume de Pologne, a atteint un degré
de tension, de misère, voire de désespoir inconnu jusqu'alors.
Les communautés se ressentent comme perdues alors que grandissent
les ombres; tous se languissent d'un véritable guide spirituel
qui saura montrer le chemin et relever ce qui a été détruit.
C'est dans ce cadre que le Baal Chem Tov entreprend son action
La naissance du `Hassidisme ( Hassidout )
Il est très précisément conscient du problème
soulevé par l'abaissement du niveau culturel des couches d'âge
les plus jeunes et par l'état de dépression spirituelle
et morale dans lequel se trouvent les adultes. Il décide de mettre
en oeuvre une campagne à deux niveaux, en direction de ces deux
publics. Toutefois, il est également conscient que les temps ne
sont guère favorables à une démarche de ce type.
Les erreurs "sabbataïenne" et "franckiste" sont
encore trop proches pour qu'il soit possible d'agir dans ces domaines
sans susciter la suspicion et, presque automatiquement, la condamnation
des rabbins et des responsables communautaires. L'oeuvre doit donc, dans
un premier temps, être menée à bien dans la plus grande
discrétion. Le Baal Chem Tov est coutumier du fait. Il est lui-même
un disciple d'un autre sage à qui ce même titre -" Baal
Chem", "Maître du Nom" - a été donné.
Il s'agit de Rabbi Adam Baal Chem de Ropchitz, également disciple
d'un sage de la génération précédente, Rabbi
Yoël Baal Chem de Zamochtz. En cette qualité, associé,
dès l'âge de dix-huit ans, à un groupe de nistarim,
de mystiques itinérants à qui Rabbi Adam Baal Chem a confié
mission d'aller de village en village, de communauté en communauté
pour apporter le réconfort nécessaire au peuple juif et
contribuer à sa reconstruction morale et spirituelle, le Baal Chem
Tov a pu prendre la pleine mesure des besoins; il sait la réalité
de la condition juive. L'accés à la culture et au savoir
lui paraît un terrain d'action si déterminant que, pour une
courte période, il choisit d'exercer la fonction d'assistant auprès
d'un instituteur de village, se consacrant ainsi, de la manière
la plus concrète, à l'éducation des plus jeunes.
Après la mort de Rabbi Adam Baal Chem, c'est le Baal Chem Tov qui
prend la tête des nistarim.
Il s'agit là d'une fonction priviligiée, propre à
favoriser la diffusion souhaitée de l'enseignement. La structure
va fonctionner de manière étonnament efficace, à
telle enseigne que, lorsque, âgé de 36 ans, le Baal Chem
Tov assume, au vu et au su de tous, la fonction de chef spirituel de ce
que l'on allait bientôt appeler le mouvemement hassidique, il peut,
d'ores et déjà, s'appuyer sur un certain nombre de noyaux
de disciples répartis dans différentes communautés
de Pologne et qui ont largement préparé le terrain pour
l'impressionnante expansion que le mouvement va connaître.
La synagogue du Baal Shem Tov
Certes, parmi ces disciples de la première heure, on compte bien
des érudits de premier plan, cependant, le Baal Chem Tov prend
soin de maintenir le contact avec les masses juives. Il lui importe de
conserver son rôle d'enseignant populaire. C'est précisément
la raison pour laquelle il est possible de noter le recours fréquent
qu'il fait à toutes les formes de la parabole ou de la métaphore,
dans toute la mesure où elles permettent de transmettre des concepts
profonds au travers de termes de la plus grande simplicité.
Cependant, l'objectif affirmé de cet enseignement semble être
davantage de répondre aux nouvelles questions du temps et aux prémisses
de celles des époques à venir que de participer à
une refondation dogmatique. Même dans les domaines où des
innovations sont constatées, elles semblent plutôt de nature
à renforcer et vivifier les croyances traditionnelles qu'à
bouleverser l'édifice des siècles. Le Baal Chem Tov, lui-même,
ne conçoit d'ailleurs pas son mouvement comme un groupe restreint,
voire vaguement shismatique et, comme tel, appelé à se séparer
du courant principal de la tradition juive. Bien au contraire, il y voit
un mouvement de masse qui, commençant par des individus ou des
groupes réduits, a pour vocation de s'étendre à toutes
les classes du peuple juif. Il rencontre pourtant une opposition d'une
remarquable intolérance.
L'opposition de l'establishment
Il a été longuement dit que l'époque est particulièrement
difficile, que le peuple juif vient de traverser d'immenses épreuves,
tant matérielles que spirituelles, qui ont décimé
ses communautés et bouleversé ses points de repère
traditionnels. Le temps est donc au soupçon et à la crainte.
Il n'est guère étonnant qu'un nouveau mouvement, se référant
de surcroît à la Kabbale, se soit vu taxé de sabbatianisme.
Par ailleurs, certaines des idées développées par
le Baal Chem Tov (fondateur de la 'Hassidout 'Habbad), comme celles tendant à effacer la distinction
entre l'érudit et l'homme du commun ou celle mettant l'accent sur
les qualités émotionnelles détenues par tous de préférence
aux intellectuelles, apanage d'une minorité, sont perçues
comme outrancièrement radicales. L'opposition qui se fait alors
jour y voit une menace pour l'ordre communautaire établi, voire,
indirectement, pour l'autorité rabbinique qui, en ce temps, constitue
le ciment de toute les structures juives. Enfin, certains veulent voir
dans ces enseignements des aspects grossièrement panthéistes,
estimant à tort que l'une des phrases fortes du Baal Chem Tov,
"Dieu est tout et tout est Dieu" revient à limiter la
Divinité à sa propre création, ce qui donne lieu
à une critique générale du mouvement.
L'attaque frontale contre le Baal Chem Tov et le mouvement qu'il a créé
a lieu de son vivant. Ce premier assaut date de 1755; il est concrétisé
deux ans plus tard par une excommunication prononcée à Wilno,
en accord avec des représentants des rabbinats de Sloutsk et de
Chklov, hauts lieux de l'étude talmudique. Cependant, l'opposition
ne se déploie avec toute sa vigueur qu'après la mort du
Baal Chem Tov, en 1760, quand ses disciples, et, en particulier, son successeur,
Rabbi Dov Ber de Mézéritch, entreprennent de diffuser les
enseignements du hassidisme sur une plus large échelle, et y compris
par le biais d'ouvrages imprimés. En 1772, année de la mort
de Rabbi Dov Ber, l'excommunication des hassidim est réitérée
à Wilno sans, cependant, encore atteindre la violence de celle
prononcée à Zelva, en 1781, dans le cadre d'une convocation
rabbinique. Ceux qui en viennent à se définir eux-mêmes
comme les opposants , les mitnagdim, par rapport à ceux qu'ils
dénomment, par dérision, les pieux, les hassidim, sont enflammés
à la lecture d'un texte hassidique que vient alors de publier Rabbi
Yaacov Yossef de Polnoye, l'un des disciples du Baal Chem Tov, sous le
titre Toldot Yaacov Yossef. L'ouvrage adopte un ton délibérément
polémique, mettant face à face la platitude de la vie non-hassidique
et la vitalité grandissante du hassidisme. L'argumentaire enrage
l'opposition qui en appelle à des sanctions plus sévères
contre ce qui, à ses yeux, n'est qu'un groupe sectaire. Les hassidim
sont désignés comme hérétiques, leur vin et
leur viande interdits à la consommation comme non-conformes aux
prescriptions rituelles et tout mariage avec eux strictement prohibé.
Si ces mesures sont draconiennes, elles ne parviennent cependant pas à
arrêter ou même ralentir le mouvement. Aussi, les différents
Rabbinats jugent nécessaires de réaffirmer leur opposition
virulente au hassidisme en 1784, à Mohilev, puis en 1796, de nouveau
à Wilno.
Le développement du mouvement
C'est dans la même période que Rabbi Chnéour Zalman
assume, à la demande de ses pairs, la direction du mouvement hassidique
après le décès de son maître, Rabbi Dov Ber.
A la tête de l'opposition se trouve le célèbre Gaon
de Wilno, Rabbi Eliahou (1720-1797), reconnu tant pour son immense érudition
que pour son élévation spirituelle. Par aileurs, le centre
du combat s'est déplacé vers la Russie du tsar puisque les
ex-territoires polonais de Lithuanie et de Russie Blanche viennent d'être
cédés à la Russie après les partitions que
connaît la Pologne en 1772, 1793 et 1795. C'est en 1798 que le mouvement
hassidique affronte sa crise majeure, lorsque Rabbi Chnéour Zalman
est dénoncé au tsar, par les opposants, comme un dangereux
rebelle, événement qui se reproduira en 1800. Sans aller
plus avant dans le déroulement de l'histoire, il suffit de noter
que, après que le gouvernement russe ait innocenté Rabbi
Chnéour Zalman et, à travers lui, l'ensemble du mouvement
hassidique, l'opposition renonce à toute action concertée
contre le hassidisme.
Mais l'histoire du hassidisme, même brièvement résumée,
n'est pas que celle d'une longue résistance à une opposition
opinîatre et sûre de son bon droit. Elle est aussi celle d'une
progressive structuration de son action par l'entremise d'un groupe de
disciples qui se rassemblent autour du Baal Chem Tov d'abord, puis de
Rabbi Dov Bèr de Mézéritch, son successeur. Un verset
biblique est classiquement utilisé pour rendre compte de ce processus
organisationnel: "un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin
et, de là, se divisait en quatre têtes". "L"Eden",
c'est-à-dire la source et l'origine des choses représente
le Baal Chem Tov; "le fleuve", ce qui en découle, est
mis pour Rabbi Dov Bèr de Mézéritch; "le jardin",
ce qui profite de l'eau vivifiante, figure Rabbi Elimélèh
de Lizensk; quant aux quatre têtes, qui sont les développements
ultérieurs, c'est de Rabbi Menahem Mendel de Rimanov, Rabbi Israël
de Koznitz, Rabbi Méïr de Apta et Rabbi Yacov Its'hak, le
"Voyant de Lublin", qu'il s'agit. Dans ces premières
générations du hassidisme, il convient de citer également
ceux qui marquent son développement: Rabbi Nahman de Bratslav,
Rabbi Lévi Itshak de Berditchev, Rabbi Ménahem Mendel de
Kotsk et Rabbi Chnéour Zalman de Liady.
Dans sa première période, sous la direction du Baal Chem
Tov puis de Rabbi Dov Bèr de Mézéritch, le hassidisme
reste un mouvement unitaire, chaque disciple apportant la richesse de
sa personnalité à l'oeuvre commune. On trouvera ainsi tel
disciple affirmant qu'il ne vient chez son maître que pour le voir
lacer ses chaussures tandis que tel autre y développe une érudition
reconnue par l'ensemble du monde rabbinique du temps. C'est dire que la
pleinitude de l'émotion y rencontre la grandeur de la raison. Chacun,
dans un tel cadre, connaît sa place, sa charge et sa mesure. Ainsi,
rapporte l'anecdote, lorsque le Baal Chem Tov meurt, c'est naturellement
son fils, Rabbi Barouh, qui lui succède. Il n'occupera pourtant
cette fonction que moins d'un an, décidant, à la demande
de son père expliquera-t-il, d'y renoncer au profit de Rabbi Dov
Bèr. C'est, de fait, ce dernier à qui il revient de structurer
le mouvement. Après sa mort, ses disciples choisissent, cependant,
de ne pas rester grouper sous l'égide d'un maître unique.
Après avoir désigné Rabbi Chnéour Zalman comme
chef de file, ils estiment que le hassidisme se répandra d'autant
mieux que chacun prendra la responsabilité de sa diffusion sur
un territoire défini, y apportant toutes les modulations de sa
personnalité. Les masses juives sont, à ce moment, en Pologne
et en Russie, c'est donc d'abord ces deux mondes qu'il convient de convaincre.
La Russie, particulièrement, est perçue comme le bastion
de l'opposition. C'est là que se trouvent les grandes académies
talmudiques. C'est à Rabbi Chnéour Zalman que ce domaine
est confié, il est l'érudit d'entre les disciples, celui
dont les autres diront: "nous avons tous mangé de la même
assiette mais c'est lui qui a eu la meilleure part". Chacun va donc
établir une école de pensée et fonder ce qu'il est
convenu d'appeler une dynastie. Certes, la fonction de guide spirituel
devient alors généralement héréditaire mais
l'idée centrale reste la même. Le guide spirituel, le Rabbi,
est nécessaire en tant qu'intercesseur ou, plus encore, en tant
que seul à même d'indiquer le chemin, d'ouvrir la voie, de
montrer l'intention de Dieu dont il convient de suivre le droit fil afin
de s'élever de degré en degré sur l'échelle
qui mène à Lui. Chacun d'eux s'établit dans une ville
donnée dont le nom restera attaché à la mouvance
concernée, jusqu'aujourd'hui. Ainsi en est-il des hassidim de Satmar,
de Gour, de Vichnitz, de Belz ou de Loubavitch qui, loin de leur terre
d'origine, ont reconstruit ailleurs ce que l'histoire a détruit,
comme s'ils vivaient sur un territoire que seul le spirituel peut circonscrire
et, de ce fait, hors d'atteinte des contingences évenementielles.
Le temps passe et, avec lui, l'aspect scandaleux inhérent à
la nouveauté. Les opposants commencent à réaliser
que leur suspicion est sans fondement, leur hostilité largement
injustifiée. L'heure est, relativement vite, au rapprochement.
Ainsi, dès 1808, nous trouvons des démarches communes,
menées par les dirigeants des communautés de hassidim et
de mitnagdim, par exemple une approbation de l'édition du Talmud
à Kopoust, ce qui aurait été impensable seulement
dix ans plus tôt. Finalement, le fossé est comblé.
Les hassidim sont acceptés comme des membres à part entière
de la communauté et le mouvement comme un élément
indissociable du judaïsme traditionnel. Plus encore, le hassidisme
assume bientôt la position de représentant du judaïsme
religieux en son sens le plus fort et le plus traditionnel. Il est vrai
que les temps changent et que c'est lui qui soutient les attaques les
plus violentes de la haskalah, le courant juif des lumières, qui,
dès la fin du 18ème et surtout au 19ème siècle
développe, dans son désir d'ouverture vers le monde et de
reconnaissance sociale, des tendances grandissantes à l'acculturation
et à la déjudaïsation, n'hésitant pas à
recourir aux ukazes du tsar pour contraindre les Juifs à se conformer
à ses propres options idéologiques. C'est là un nouveau
combat qui s'engage pour le hassidisme qui en devient, paradoxalement
si l'on se réfère aux premiers épisodes de son histoire,
le défenseur de la tradition.
L'histoire et, à tout le moins, la perception du mouvement hassidique
changent donc radicalement en l'espace de seulement quelques générations.
De vision soupçonnée d'hérésie, il devient
co-gérant de la tradition pour en assumer enfin la pleine défense;
c'est là un phénomène unique dans l'histoire juive.
Aujourd'hui, le hassidisme est resté porteur du même message
tout en ménageant l'ouverture sur le monde, le refus des attitudes
sclérosées qui l'a, de fondation, caractérisé.
Sans doute est-ce là ce qui en fait un élément moteur
des communautés juives d'Israël comme de diaspora, soucieuses
de trouver une grille de lecture aux événements du siècle,
pressentant l'existence d'un sens de l'histoire sans savoir clairement
le définir ni le nommer. Le hassidisme, familier des combats d'idées,
propose un message inchangé.Hassidout |