Samedi, 18 avril 2015

  • Chemini
Editorial

 Du temps et des hommes

Tout n’est jamais qu’une question de temps. Entreprendre une action, la mener à son terme, progresser, avancer vers un but déterminé, choisir de changer et réaliser son rêve : tout cela – et bien d’autres choses encore – ne dépend-il pas d’abord du temps que l’on y consacre ? Et que dire du temps lui-même ? Est-il une donnée qui nous est imposée de l’extérieur ou n’existe-t-il que parce que nous lui donnons consistance par nos choix, nos actes et surtout par la vision que nous en avons ? En ces époques déjà lointaines où l’automobile n’était pas accessible à tous et où l’avion n’était qu’un objet virtuel pour la plupart, nos ancêtres voyaient le déroulement du temps de façon beaucoup plus lente que dans notre génération de l’urgence généralisée. Etait-il donc vraiment plus lent à s’écouler ? Sinon qui s’illusionne, ceux qui ont vu sa lenteur ou ceux qui constatent sa rapidité ?

Et voici que nous comptons les jours entre les fêtes de Pessa’h et de Chavouot, de la sortie d’Egypte au don de la Torah. Cela s’appelle compter l’Omer et cela donne du sens au temps qui passe. De fait, prononcer ainsi une bénédiction, avec toute la force du rite et la référence absolue à D.ieu, c’est dire que le temps n’est pas seulement fait de notre vision. C’est dire qu’il possède une sorte de réalité objective et que notre rôle est de l’exprimer à son plus haut niveau. Plus que des acteurs du temps, nous en devenons à présent les artisans. Parce que nous comptons les jours, nous faisons que ces jours prennent corps. Plus encore, nous leur donnons une direction. Sortis d’exil, nous les orientons vers ce point culminant qu’est le don de la Torah au mont Sinaï. Peut-être sommes-nous alors sujets et maîtres du temps qui passe...

Cependant le temps grave sa marque sur la matérialité du monde. Tout chose vieillit tandis que des naissances nouvelles annoncent l’avenir. Dans ce contexte, compter le temps c’est aussi prendre conscience que chaque instant a sa vie propre et qu’il est donc sans prix. Chaque instant est un espace d’espoir et de construction. Chacun est à la fois interrogation et réponse. C’est aussi notre part. Ne pas l’abandonner à sa fugacité mais lui donner tout le poids du signifiant. Le temps ? Une affaire entre D.ieu et l’homme.

Etincelles de Machiah

 La grandeur de la génération

Le Talmud (Sanhédrin 38b) rapporte que Moïse vit le livre d’Adam le premier homme. Il y vit toutes les générations à venir, leurs enseignants et leurs sages et, entre autres, notre génération, celle des «talons de Machia’h».

Il constata alors que ce serait une génération où la compréhension de la Divinité serait tombée à un degré très bas et où le service de D.ieu, par le cerveau et le cœur, ne serait plus authentique. Pourtant l’accomplissement concret des Mitsvot ne cesserait pas. Au contraire, il serait soutenu par un don de soi total malgré les difficultés et les épreuves du temps.

Observant tout cela, Moïse fut pris d’une immense humilité. Il ressentit toute la grandeur des gens de cette génération et pensa qu’ils le dépassaient.

(D’après Likoutei Dibourim vol. 1 p. 220) 

Vivre avec la Paracha

Nissan et Iyar : l’union de deux approches

Le Chabbat qui bénit le mois d’Iyar le relie au mois de Nissan. Ces deux mois possèdent donc un lien intrinsèque. Chacun culmine en une fête : Nissan voit la célébration de Pessa’h et Iyar, celle de Pessa’h Chéni (le «second Pessa’h», institué pour permettre à ceux qui n’avaient pu célébrer Pessa’h, au temps requis, de réparer cette omission). Ces deux fêtes indiquent qu’il existe une relation entre les deux mois.

Nissan et Iyar commémorent deux étapes dans la première période de l’histoire des Juifs. Nissan fut un mois de miracles. (En fait le mot hébreu pour «miracle» ness, à la même racine que le nom du mois : Nissan). Au cours de ce mois, les Juifs furent sauvés d’Egypte. Iyar est le premier mois complet que les Juifs vécurent en hommes libres. Ils étaient guidés dans le désert par D.ieu Qui subvenait à tous leurs besoins.

Ces deux stades sont comparables aux deux éléments fondamentaux du service de la Torah, tels que les décrivent les mots des Psaumes : «Détourne-toi du mal et fais le bien». La Torah reconnaît également ces deux mouvements quand elle classe ses commandements en deux catégories : les commandements positifs et les commandements négatifs.

Ces deux approches se réfèrent aux questions essentielles concernant notre observance de la Torah. Il suffit de jeter un regard autour de nous pour que se soulève une question évidente : «Comment être sûr de «se détourner du mal», de façon complète, même en pensée ?». Le monde couvre et cache sa nature Divine. Cela va même encore plus loin : le voile de l’obscurité est puissant et difficile à pénétrer. Cela peut s’observer du mot hébreu pour «monde», «olam» qui a la même racine que «héélèm – couverture» ou «ilam – puissance».

Le service de la Torah doit être constant, en tous lieux et en tous temps. Comment l’accomplir ?

Le mois de Nissan répond à cette question. L’Egypte représentait le plus difficile des défis à la Torah, la société la plus basse, la plus décadente de cette période. Les Juifs avaient vécu dans ce pays pendant plus de deux cents ans et faisaient alors partie intégrante de la société égyptienne. De plus, ils étaient esclaves, sous le contrôle et l’influence des Egyptiens. Et pourtant, ils purent quitter l’Egypte et briser les chaînes de l’esclavage. Le mois de Nissan communique cette leçon à chaque Juif, à chaque époque. Il lui enseigne que même lorsqu’en toute objectivité, sa situation ne présente aucune image encourageante, quand il ne voit aucune possibilité, aucun espoir d’exprimer son Judaïsme, il doit prendre conscience que sa nature n’est restreinte par aucune limite. Il a le potentiel de faire survenir des miracles. Telle est la leçon de l’Exode d’Egypte. Et c’est parce qu’elle est toujours pertinente que nous avons le commandement de la relater chaque jour (dans les prières quotidiennes).

Et plus encore, le potentiel du Juif de s’élever au-dessus des limites de la nature n’est pas un événement ponctuel. Il concerne l’approche quotidienne de la vie. Dans le monde du travail, pour prendre un exemple, on a l’habitude de considérer que la seule manière de réussir est de travailler sept jours sur sept. Mais le Juif ne peut atteindre la plus grande des réussites qu’en cessant toute activité et en ne travaillant pas le septième jour, le Chabbat.

Dans une autre perspective, l’approche qui consiste à «faire le bien», représentée par le mois d’Iyar, apporte sa contribution par une riche leçon. Dans un certain sens, faire le bien est plus difficile que se détourner du mal. Car cette dernière attitude n’exige que de résister aux tentations et ne demande pas que l’on fasse autre chose. Faire le bien implique le fait de prendre quelque chose du monde, «l’or et l’argent de l’Egypte» et de l’utiliser pour accomplir une Mitsva. Tel est l’élan donné par le mois d’Iyar.

En Iyar, les Juifs sont dans le désert, une terre désolée remplie de «serpents et de scorpions». Ils n’ont pris aucune provision avec eux, en sortant d’Egypte. Tous leurs besoins sont assouvis pour eux par le désert lui-même.

Et c’est là qu’ils accomplirent la mission de D.ieu en élevant le monde.

Le fait que Nissan précède Iyar est significatif. Bien que le but essentiel de la Rédemption soit d’apporter un changement dans le monde (le résultat du service de «faire le bien»), «se détourner du mal» est nécessaire en préambule.

Les leçons de chacun des mois doivent être combinées et continuer à nous affecter durant toute l’année à venir. Nous mériterons alors une année de miracles, incluant le miracle ultime, celui de la Rédemption complète et totale.

Ces idées s’appliquent chaque année. Néanmoins, selon l’enseignement du Baal Chem Tov, tout ce que nous voyons ou entendons nous permet de tirer un enseignement dans le service de D.ieu. Il nous faut donc rechercher un détail significatif, précisément cette année, dans la Paracha de cette semaine, Chemini.

Les événements principaux de la Paracha sont l’achèvement du Tabernacle et la révélation de la Présence Divine, la Che’hina. Cette révélation ne fut pas seulement perceptible aux yeux de Moché, d’Aharon et des Anciens mais à tout le Peuple Juif. Ils en furent tous les témoins.

Elle eut un effet très puissant. Elle donna à chacun de nous la possibilité de faire de notre propre foyer un sanctuaire miniature. Les conséquences sont encore plus importantes : notre service possède un avantage sur celui de nos Pères. A l’époque du Sanctuaire, il fallut aux Juifs huit jours de préparation pour permettre la révélation de la Che’hina, alors qu’en ce qui nous concerne, nous pouvons attirer instantanément la Divinité, à chaque instant. Chacun de nous a la possibilité de faire de sa maison un foyer pour D.ieu, un lieu où la Divinité peut être perçue par nos propres yeux.

Cette leçon doit être liée à celle du Chabbat qui bénit le mois d’Iyar, la fusion de Nissan et d’Iyar, la combinaison des services de se «détourner du mal» et «faire le bien». Les Juifs doivent quitter l’Egypte en transcendant toutes les influences qui les restreignent. Et cette perspective doit devenir naturelle. Elle doit s’intégrer à notre comportement courant.

Nous pouvons tous construire un sanctuaire, une résidence éternelle pour la Présence Divine. Et D.ieu Lui-même observant nos efforts nous aide à la tâche. Il nous suffit de prendre la ferme décision de revivre les événements de Chemini et ainsi la Présence de D.ieu Se révélera avec la venue de Machia’h, rapidement, de nos jours.

Le Coin de la Halacha

 Pourquoi lit-on Pirké Avot, les «Maximes des Pères», chaque samedi après-midi, entre Pessa’h et Chavouot ?

 

Entre Pessa’h et Chavouot, nous nous préparons à revivre le don de la Torah au mont Sinaï. Pirké Avot est un traité talmudique qui contient des recommandations éthiques et morales. Grâce à ces paroles de nos Sages, nous pouvons raffiner notre personnalité et notre comportement, de façon à mériter de recevoir la Torah.

Dans de nombreuses communautés, on continue la lecture de ces six chapitres tout au long de l’été jusqu’au Chabbat qui précède Roch Hachana. En effet, durant l’été, certains ont tendance à se montrer moins stricts dans leur observance des Mitsvot : il convient donc de se renforcer spirituellement pour éviter tout relâchement.

Le Recit de la Semaine

 Un nouvel élève à Postville

Je travaillais en tant que Cho’het (abatteur rituel) à Postville, Iowa pour Reb Sholom Mordechai Rubashkin qui y dirigeait une grande entreprise, fournissant en viande cachère des clients du monde entier. Il engageait de nombreux jeunes Cho’hatim qui s’installaient avec leurs familles ; puis il avait engagé des professeurs pour enseigner la Torah aux enfants : de la sorte, il avait construit toute une communauté en pleine campagne, au milieu de l’Amérique. Chaque nouvel arrivant était accueilli chaleureusement, chaque bébé qui naissait représentait un nouvel élève pour l’école juive locale.

Comme j’étais un des premiers à m’être installé à Postville, j’avais établi de très bons rapports avec Rav Chalom Morde’haï et nous avions de longues conversations. Mais, au bout de quatre ans de mariage, nous n’avions toujours pas d’enfants et ma femme s’ennuyait dans ce village, elle n’avait pas sa famille autour d’elle et la solitude lui pesait.

Nous avons réussi à obtenir un rendez-vous en Israël avec une sommité du monde médical, spécialiste de la fertilité. Ma femme voulut s’y rendre immédiatement mais comme nous étions juste avant les fêtes de Tichri et que j’avais beaucoup de travail urgent, je ne voulais pas laisser mon patron se «débrouiller» et persuadai mon épouse d’attendre la fin de Souccot. Elle accepta.

Sim’hat Torah fut très joyeux à Postville bien que nous ne soyons qu’une vingtaine de personnes dans la synagogue. Durant les danses, j’avoue que je n’étais pas vraiment d’humeur à me réjouir. Rav Chalom Morde’haï s’en aperçut et je lui racontai notre intention de nous rendre en Israël pour consulter un très grand spécialiste.

- Pourquoi n’allez-vous pas chez le plus grand des spécialistes ? Allez chez le Rabbi ! Allez prier au Ohel, là où est enterré le Rabbi à New York !

Mais pour moi et pour mon épouse, ce n’était pas envisageable. Nous ne sommes pas des Loubavitch et nous désirions consulter en Israël le plus rapidement possible. Rav Chalom Morde’haï insista : son anniversaire tombait le 28 Tichri et il irait au Ohel à New York, nous l’accompagnerions pour demander une bénédiction au Rabbi et reviendrions à Postville.

Je pensais qu’il parlait ainsi parce que c’était Sim’hat Torah et qu’il avait trinqué Le’haïm («A la vie»). Je ne l’ai pas pris au sérieux.

Mais quelques jours plus tard, à mon retour à la maison après une dure journée de travail, j’entendis un klaxon : Rav Chalom Morde’haï nous attendait dans sa voiture et nous demandait de nous dépêcher car un avion devait nous emmener à New York. Il ne nous laissa même pas le temps d’emporter quelques affaires et, avant que nous ayons pu réaliser ce qui se passait, nous arrivions à l’aéroport.

C’était un petit avion avec seulement quelques passagers ; dès notre arrivée, Rav Chalom Morde’haï loua une voiture et nous sommes arrivés au Ohel à deux heures du matin. Dans la maison adjacente au cimetière Montefiore à Queens, la porte était ouverte, il y avait des tables, des chaises et un grand écran sur lequel passaient en boucle des vidéos du Rabbi. Tout ceci nous a beaucoup impressionné. On nous a proposé des boissons chaudes mais nous voulions juste prier pour avoir des enfants et repartir. Puis Rav Chalom Morde’haï nous apprit qu’on ne porte pas de chaussures quand on se rend au Ohel et que nous pouvions mettre des chaussures en toile à la disposition des visiteurs. Ma femme déclara qu’elle ne souhaitait pas porter des chaussures déjà utilisées par d’autres et il répondit : «Pas de problème, allez-y pieds-nus !»

Nous avons donc franchi les quelques mètres jusqu’au Ohel. J’habitais à Postville et j’avais déjà expérimenté l’hiver au climat continental mais là, le froid de la nuit me fit frissonner. Il n’y a pas de toit au-dessus du Ohel et nous n’avions pas de chaussures aux pieds ! Ma femme était épuisée, elle tremblait de froid et n’en pouvait plus. Elle voulait retourner dans la maison mais je la suppliai : «Nous avons fait tout ce voyage depuis Postville. Cet homme extraordinaire nous a payé le voyage et s’est dévoué pour nous amener jusqu’ici ! Écrivons au moins nos noms et les noms de nos mères pour demander une bénédiction !». Elle accepta. Nous étions tous seuls auprès de la tombe du Rabbi, libres de prier de tout notre cœur. Je parvins à lire tout le livre Maané Lachone malgré le froid intense. Nous sommes retournés à l’intérieur, Rav Chalom Morde’haï nous attendait avec des boissons chaudes réconfortantes. Lui aussi se rendit quelques minutes au Ohel puis nous avons repris l’avion pour Postville.

En nous déposant devant notre maison, Rav Chalom Morde’haï nous demanda très sérieusement : «Avez-vous toujours l’intention d’aller consulter le spécialiste en Israël ?». Mon épouse répliqua : «Nous avons eu tant de mal à obtenir un rendez-vous, nous avons acheté des billets d’avion et il sera difficile de nous les faire rembourser ! Mon patron proposa de tout arranger pour nous, d’obtenir le remboursement des billets d’avion ou d’en couvrir les frais d’annulation, même de m’offrir une augmentation - bref n’importe quoi pourvu que nous restions à Postville… Mon épouse le remercia pour tout ce qu’il avait déjà fait pour nous et lui raconta combien nous avions été émus au Ohel. Mais nous étions décidés à poursuivre nos efforts pour mériter la joie d’avoir des enfants.

Environs une ou deux semaines plus tard, nous avons atterri en Israël. Le médecin procéda à tous les tests et nous attendions les résultats ; au bout d’une demi-heure, le médecin, furieux, entra dans la salle d’attente et demanda à mon épouse : «Pourquoi êtes-vous venue ici ? Ne savez-vous pas que vous êtes enceinte ?».

Nous avons tous les deux éclaté en sanglots et lui avons raconté toute l’histoire. Nous avons téléphoné à Rav Chalom Morde’haï à Postville pour le remercier encore davantage de nous avoir amenés au Ohel : le Rabbi avait répondu à nos prières et nous allions enfin mettre au monde un enfant, un nouvel élève pour l’école de Postville…

Notre fils naquit le 12 Tamouz, le jour de la libération de Rabbi Yossef Its’hak, le précédent Rabbi de Loubavitch. Je me souviens avoir téléphoné à Rav Chalom Morde’haï et lui avoir annoncé que c’était vraiment la fête de la libération pour ma famille ! Il a répondu qu’il se sentait responsable pour notre enfant et s’occuperait de lui. Quand nous sommes revenus à Postville, il a pris sur lui toutes les dépenses pour notre fils : en particulier, il a organisé toute la réception pour la première coupe de cheveux lors de ses trois ans. Ce fut vraiment un événement inoubliable pour toute la communauté.

Notre sixième enfant naquit un 10 Chevat, l’anniversaire du jour où le Rabbi devint officiellement Rabbi et nous l’avons nommé Mena’hem Mendel. Quand on lui demande comment il s’appelle, il répond fièrement : «Je m’appelle Mena’hem Mendel, comme le Rabbi de Loubavitch !».

Nous avons un grand portrait du Rabbi dans notre maison et quand les gens me demandent si je suis un ‘Hassid de Seret-Viznitz (comme mes parents et comme le prouve ma façon de m’habiller) ou un ‘Hassid de Loubavitch, je réponds en souriant :

- Je suis un ‘Hassid de Seret-Viznitz mais je n’en suis pas moins un ‘Hassid du Rabbi de Loubavitch !

Benny Vaksberger – A Chassidisher Derher N° 29

Traduit par Feiga Lubecki